Membre du Conseil Économique et Social (CES)
Des distractions futiles auxquelles se livrent les femmes de retour chez elles après le travail…
I – le constat : les femmes qui ont des enfants passent plus 50 heures par semaine à se distraire derrière leurs fourneaux
Chiffrage économique : bien que demandé par l’ONU, le travail domestique féminin n’apparaît pas dans le PIB… Evalué au SMIC, c’est pourtant autour de 750 MDF/an. Avec deux enfants, une femme y consacre 52h 40 et un hommes 28h 35. La part consacrée aux enfants est de 28 h 10 pour une femme et 7h 50 pour un homme. La participation des hommes baisse avec le nombre d’enfants.
80 % des tâches ingrates sont faites par les femmes : les hommes se spécialisent dans le bricolage et le jardinage mais n’assurent que 11% du linge, 17% du ménage, 19 % des soins aux enfants, 20% de la cuisine et 24% de la vaisselle.
Conséquences :
sur les carrières des femmes : leurs horaires de travail sont plus faibles, elles refusent des promotions faute de disponibilité, elles interrompent leur activité professionnelle (60 % des femmes ont des carrières incomplètes) ou elles prennent des temps partiels.
sur les droits sociaux : il suffit de coucher avec un assuré social pour avoir la couverture maladie. Mais 50 heures de travail domestique n’ouvrent aucun droit…Quant à la retraite, elle est cruelle pour la femme qui a abusé du travail domestique : outre une carrière plus courte, le risque si le mari s’en va, de voir disparaître avec lui les espoirs de réversion, la femme est pénalisée par les modes de calcul des droits : avec 50 % d’une carrière, par exemple, une femme n’a pas 50 % d’une retraite pleine mais 38 % …
sur la parité en politique (ou en militantisme), on voit mal comment une femme qui a des enfants peut trouver le temps d’aller militer après 39 h de travail professionnel et 50 heures de travail domestique…
II – Le travail au foyer : affaire publique ou affaire privée ?
A- Le travail domestique n’est que peu pris en compte par l’État :
en matière de retraite, il existe bien quelques droits dispersés (majorations familiales, années validées) mais distribués avec le plus grand arbitraire (pour plus de détails cf www.reforme-des-retraites.com )
en matière de garde d’enfants, on observe, au contraire une certaine action de l’État qu’il s’agisse de subventionner la garde de l’enfant par sa mère au foyer (APE) ou par des structures lorsque la mère a une activité professionnelle. Mais cela s’arrête à 6 ans. Ensuite aux yeux de l’État, l’enfant n’a plus besoin qu’on s’occupe de lui.
B- pourtant, l’État en tire largement profit
la répartition des tâches au sein des couples sans enfants est déjà inégalitaire : 23 h pour les femmes et 19 h pour les hommes). Mais cela ne regarde pas l’État car il n’en tire pas bénéfice. Si les femmes sont assez cloches pour servir de femmes de ménage à leurs maris, c’est leur affaire.
Les travaux domestiques effectués au profit des enfants intéressent, en revanche, directement d’État car ils participent à la préparation des retraites : ce n’est pas, en effet, en versant des cotisations vieillesse que les actifs d’aujourd’hui préparent les retraites par répartition mais en investissant dans la génération à venir. Or, si la moitié environ cet investissement est financée par la société (l’instruction, l’assurance maladie des enfants, les prestations familiales), l’autre moitié est assumée par les familles qui payent l’entretien des enfants et effectuent pour eux les tâches domestiques nécessaires. Ce travail, évalué sur la base du SMIC, représente plus de 400 MdF.
400 MdF effectué principalement par les femmes … Une fois les enfants élevés, la Sécurité Sociale est bien contente de les « nationaliser » pour payer les retraites.
III – Que faire pour rendre justice aux femmes ?
A - On peut rêver …
Que les hommes vont partager davantage et que, chacun étant pareillement pénalisé, la vie professionnelle des femmes ne s’en ressente pas. Mais ce n’est pas pour demain : la participation des hommes est passée de 32 % des travaux (bricolage et jardinage compris) à 35 % entre 1986 et 1999. L’égalité pour 2050 ?
B – On peut sortir du schéma machiste :
en reconnaissant la valeur de ce travail domestique et en lui accordant des droits : droit à l’assurance maladie, droits à la retraite, droit à l’égalité dans le couple (comme en Allemagne où les droits à la retraite tombent dans le patrimoine commun des couples).
en mettant fin au paternalisme de l’État
Permettre aux femmes d’être mères au moment où elles le veulent (et le peuvent) : cesser de suspecter l’Allocation Parentale d’Éducation (une femme a le droit de rester au foyer si elle en le désire : c’est une activité utile), organiser le retour à l’emploi après les interruptions (formation professionnelle), élargir la durée de vie professionnelle des femmes pour la synchroniser avec leur vie biologique.
Organiser la vie sociale pour la garde des enfants : l’enfant de plus de 3 ans vit toujours : pourquoi rien n’est-il fait pour lui au sortir de l’école, durant les si nombreuses vacances scolaires ?
Adapter le monde de l’entreprise : les horaires de travail doivent être compatibles avec la vie de famille (notamment pour les cadres), le temps partiel doit être de droit pour les mères (et les pères) de famille nombreuse.
Conclusion : Citons Sylviane AGACINSKY («politique des sexes », Le Seuil, 1998) : « Il faudrait se demander pourquoi on accepta si facilement de dévaloriser le travail (et le statut ) des femmes à leur foyer au lieu de critiquer l’exploitation dont il faisait l’objet »